Comment choisir un titre de roman ?

Je trouve mes titres après avoir fini de rédiger les romans, et je recherche des titres qui capturent « l’ambiance » du roman, son « esprit » – et pas des titres qui font référence à l’intrigue, à des faits ou à un personnage. Et pendant que je rédige, je ne pense pas du tout au titre, parce que c’est une activité très longue et très prenante ! (et j’ai aussi l’impression que quand on a trouvé un titre, on a inconsciemment un peu l’impression d’avoir déjà écrit le livre).

La Paresse et l’oubli

Le titre m’était venu en relisant Aden Arabie, de Paul Nizan. J’avais découvert Nizan à l’époque où j’étais étudiant en philosophie. J’aimais beaucoup Sartre, j’avais lu presque tout son théâtre, tout ses romans, sa biographie par Annie Cohen-Solal. Je suivais même des cours à Normale Sup, traînant donc en quelque sorte sur les lieux du crime. Il m’était donc difficile d’ignorer Nizan.

Et puis dès le début, il y avait cette préface de Sartre… Presque aussi volumineuse que le livre. Ecrite dans un style magnifique, sec, et refusant tout lyrisme. Un texte plein de rage et d’amitié. Et c’est ainsi que j’étais tombé dans Aden Arabie, qui m’avait fasciné. Et en le relisant, je sentais donc confusément que je pourrais trouver un écho à la colère vide de mes personnages, que je pourrais trouver chez ce styliste hors pair une formule qui pourrait capturer l’essence de la vaine quête de mes personnages. Et ça n’avait pas manqué ! Au beau milieu de ma petite édition de poche à la couverture orangée, Nizan écrit:

« des figures diverses de la paresse et de l’oubli ».

Je me souviens avoir immédiatement compris que c’était ça, que ces deux mots exprimaient ce que j’avais voulu mettre dans mon roman. Il faut dire que le titre précédent ne me plaisait vraiment pas, que je l’avais choisi par défaut, parce qu’il fallait bien un titre, et que l’idée d’envoyer le manuscrit à des éditeurs avec ce titre m’effrayait plutôt (c’était Une monnaie de singe). Et j’ai alors vite réimprimé toutes les premières pages et envoyé les premiers exemplaires de La Paresse et l’oubli.

Le Point de Schelling

Pour Le Point de Schelling, il y a une scène où le père et le fils se retrouvent après plusieurs années de séparation. Ils ne savent pas trop quoi se dire, comment réagir. Ils ne savent pas trop ce que l’autre va faire. Ils fixent une bouteille, comme un point focal.

Cette scène me semblait révélatrice. Mes personnages sont perdus, ne savent jamais comment se comporter, ne savent jamais comment se comporteront les autres ; ils ne comprennent pas ce qu’on attend d’eux. Et ce que ce point focal exprime, dans la théorie des jeux, c’est exactement ce problème – et sa solution. Après quelques recherches sur le point focal (et après avoir découvert l’existence de Thomas Schelling, qui obtint en 2005 le prix Nobel d’économie pour ses travaux dans le domaine de la théorie des jeux), j’ai compris que c’était un titre qui convenait parfaitement à mon roman – notamment parce que, contrairement à La Paresse et l’oubli, il est plus ouvert, laisse l’espoir d’une solution (par défaut, certes, loin d’être idéale, mais qui a le mérite d’exister). Là encore, le titre m’a semblé évident dès que je l’ai eu trouvé.