Latéral gauche (Borges avait-il une opinion sur l’amitié franco-allemande ?)

Il fait froid et on est mal assis dans ce minuscule restaurant thaïlandais de l’est parisien. J’ai un rhume. C’est au moment où la serveuse pose devant moi le bœuf à la citronnelle que mon amie me demande : « est-ce que tu voudrais faire partie de l’équipe de France de football des écrivains ? ». Je pense qu’elle blague, j’ai faim : j’accepte.

Comme je ne suis pas vraiment sportif (plus jeune, j’avais soudoyé mon médecin de famille pour être dispensé de sport au bac) (je n’aurais peut-être pas dû, mes camarades ayant opté pour les options bowling et ping-pong) et pas du tout footballeur, l’expérience promet d’être assez amusante. C’est aussi ce qu’on m’assure quand j’en parle autour de moi (et j’ajoute alors d’un ton détaché, « oh, et puis il paraît que notre entraîneur sera Raymond Domenech »). Amusante, en tout cas, jusqu’au moment où – l’échéance approchant et l’improbable devenant de plus en plus palpable – la joie de raconter une bonne histoire cède la place à une certaine appréhension : pourquoi ai-je accepté ? qui sont ces mystérieux écrivains footballeurs ? est-ce que le fait d’avoir joué un an dans le club de handball de mon collège me qualifie particulièrement ? Fidèle à une très ancienne tradition, je ne parviens à envisager qu’une seule solution pour me tirer de ce mauvais pas : la blessure.

J’en suis réduit à consulter frénétiquement doctissimo pour savoir quelle maladie je pourrais espérer. Le 4 juin, nous devons affronter, mes nouveaux camarades et moi-même, l’Allemagne (dont l’équipe existe depuis une dizaine d’années) au stade Yves Dumanoir. Il paraît que c’est un stade mythique. En tout cas, c’est un argument qui revient souvent dans les conversations (« et en plus, c’est au stade Yves Dumanoir »). Et quelques semaines avant ce premier match officiel, l’opportunité se présente enfin : on nous propose d’affronter le club du journal L’Équipe. Parfait ! Il faut courir une heure et demie sur un grand terrain, sans possibilité de remplacement ? Excellent ! Le match se déroule à l’Insep, on me positionne latéral gauche parce qu’il n’y a personne pour occuper ce poste ingrat, je fais ce que je peux (mon ambition consistant essentiellement à éviter l’arrêt cardiaque) (je n’ai d’ailleurs pas compris le résultat final ; y a-t-il eu match nul ou est-ce qu’on a perdu ?), on croise de nombreux athlètes que mes camarades reconnaissent et dont j’ignore tout, on déjeune sur place (c’est cher et c’est mauvais, ne gâchez pas votre argent), on va boire quelques bières et je rentre chez moi, avec le sentiment du devoir accompli. Le lendemain, je suis incapable de marcher. Figé. Une douleur inédite aux deux cuisses et une vilaine marque tout le long de ma jambe.

Les organisateurs de la rencontre nous ont demandé d’écrire un texte ; c’est une contrepartie somme toute juste et logique (après tout, l’argument de la rencontre n’est-il pas que nous sommes des écrivains – ou censés l’être), mais le thème est terrible : « Le football, moteur d’amitié entre les peuples, un rêve ? » Naturellement, je prends comme sujet la lose éternelle des footballeurs français, et ma propre lose en tant que supporter français. Qu’est-ce que j’aurais pu faire d’autre ?

La veille du match, on nous présente à notre entraîneur. Ce n’est pas Raymond Domenech mais il est sympathique quand même. J’ai un sérieux doute, mais je suis presque certain d’avoir possédé son étiquette Panini. Comme j’avais participé au premier match d’entraînement (ce n’est pas le cas de tous mes partenaires, loin de là), je suis une sorte d’ancien, et donc destiné à être titulaire. Je découvre à cette occasion cette coutume qu’on appelle échauffement, avant notre premier entraînement collectif (très confus et désorganisé côté français, où personne n’est capable d’écouter les consignes de notre entraîneur ; très brutal côté allemand, où on entend se multiplier les frappes puissantes et les encouragements guerriers) en boitant, incapable de courir (et j’espère lâchement que quelqu’un viendra me voir, me remercier pour tous ces efforts, me dire que c’est très courageux d’être venu jusque là, d’avoir fait tout ce chemin avec l’équipe de France de football des écrivains, et que maintenant le temps de s’arrêter est venu ; personne ne vient).

Arrive le jour du match. L’entraîneur fait ce qu’il peut pour nous motiver lors de la causerie (« vous allez sans doute perdre, essayez juste de ne pas en prendre dix, soyez dignes, essayez de ne pas vous blesser, ça n’en vaut pas la peine ») ; on se prend tous en photo (dans les vestiaires, dans les couloirs, sur le terrain), c’est sympathique ; tout compte fait, nous ne jouons pas vraiment au mythique stade Yves Dumanoir, mais sur un terrain d’entraînement situé juste derrière (mais paraît-il que la pelouse est « un vrai billard ») ; tout le monde a vraisemblablement oublié l’entraînement de la veille puisque je démarre le match comme titulaire (au poste de latéral droit cette fois). Séance photo officielle. Minute de silence franco-allemande pour la mort de je ne sais plus qui. Le match débute enfin et je reste dix minutes sur le terrain (tout juste le temps de laisser un robuste Allemand filer dans mon dos, de le poursuivre à distance, aussi vif et sans espoir qu’une mamie qui courrait après le voleur de son sac à main, et, les mains sur les hanches, haletant, de le regarder crucifier notre gardien). Notre entraîneur, compatissant, me fait sortir. Les quelques spectateurs présents (mais qui pourrait avoir l’idée d’aller passer ici, dans ces tribunes périphériques d’un stade périphérique, son samedi après-midi ?) applaudissent sans que je comprenne pourquoi et il me faut un certain temps (en fait, le deuxième remplacement, qui a lieu bien plus tard) pour réaliser qu’il s’agit d’une sorte de tradition, qu’on applaudit les sortants. Dans le public, les vuvuzelas retentissent.

Après le match (victoire deux buts à un des Allemands), vestiaire, discussions, retour en car ; des petits groupes se forment, tout le monde rigole, ça m’évoque irrésistiblement le collège (ce n’est jamais très bon signe quand quelque chose m’évoque irrésistiblement le collège). Notre car ne peut pas quitter l’enceinte du mythique stade Yves Dumanoir à cause d’une voiture garée juste devant, et quelques footballeurs écrivains héroïques sortent et cherchent à soulever ladite voiture, un attroupement relativement hostile se forme et je ne sais plus lequel des organisateurs engueule je ne plus lequel des badauds ; s’ensuit un long moment de flottement. Dans l’absolu – d’un point de vue romanesque ou cinématographique –, il serait tout à fait logique que ça dégénère en bagarre, le potentiel est là, bien présent, mais non, finalement rien ne se passe comme prévu. Moi aussi, je suis descendu du car, mais j’ai contourné le groupe par l’arrière et suis parti emprunter du feu au bar d’en face, là où une deuxième rangée de spectateurs (moins agressifs mais plus méprisants) observe la scène. Je fais celui qui ne les connaît pas et reste avec eux un moment (mais je finis par remonter, incognito, quand le car finit par redémarrer).

Cocktail footballistico-littéraire à l’institut Goethe pour nous remercier de nos efforts. Quelques années plus tôt, j’avais été invité à y donner une conférence, dont je ne conserve qu’un souvenir assez confus (la rencontre avait lieu pendant les quelques mois de ma vie où, totalement hypocondriaque et sans rien avouer à personne, je m’étais persuadé qu’il ne me restait que quelques semaines à vivre. Avant la rencontre, l’animateur, jeune romancier confraternel, m’avait demandé si j’avais lu Berlin Alexanderplatz et je lui avais répondu que non, pas vraiment, que j’en possédais une traduction illisible et que j’avais tenu trente pages avant d’arrêter ; fort logiquement, après son introduction, il me passa donc le micro en me posant une question sur Berlin Alexanderplatz, « que naturellement, comme tout romancier qui écrit sur Berlin, vous avez lu » ; l’autre invité (un poète) avait répondu à une de mes interventions d’un très beau « oui, mais moi je ne fais pas du tourisme, ça ne m’intéresse pas ces histoires ». J’avais donc traversé placidement cette défaite, cochant tristement cette soirée sur la liste de plus en plus courte de celles qui me restaient à vivre. J’espérais juste qu’elle n’était pas filmée et qu’on garderait de plus dignes images de moi quand je serai mort).

Cette fois-ci, il y a des tartines à la mozzarella, beaucoup de bières (de la bière à volonté, en fait) et pas de poète. J’ai donc écrit un texte sur l’amitié entre les peuples, sagement, comme on me l’a demandé, mais d’autres textes sont lus sur scène ; il y a Eric Naulleau qui anime la soirée, il y a des gens très sérieux sur scène qui dissertent avec gravité (on parle philosophie, poésie, tragédie, on raconte des anecdotes qui montrent qu’on a de la culture) et il y a nous, tout au fond de la salle (j’essaie de suivre un match amical de l’équipe de France sur mon téléphone, j’essaie d’écrire à la baby-sitter pour m’assurer que tout se passe bien, mon téléphone s’éteint, je n’ai plus de batterie).

Tout le monde sort ensuite fumer et boire dans la cour. Moi, je reste à l’intérieur, stratégiquement placé à mi-chemin entre les tartines et la bière, je parle longuement de Cortázar et de Borges (mais je ne sais pas ce qu’ils pensent du foot et de l’amitié entre les peuples, ni du couple franco-allemand) avec un auteur qui revient de Corée du Sud, et je termine la soirée un petit peu saoul avant d’être raccompagné en voiture par un écrivain footballeur pas trop saoul (je crois).

Quant au texte, le voici.

 

 

Institut Goethe, 4 juin 2016

Thème de la lecture : Le football, moteur d’amitié entre les peuples : un rêve ?

 

Comment j’ai raté la réconciliation entre les peuples

 

 

En termes footballistiques, je suis une sorte de bâtard, un enfant perdu entre deux générations – un mauvais souvenir à effacer. Né trop tard pour vibrer aux exploits romantiques de l’équipe de France – celle qui, portée par les Platini, Fernandez, Giresse ou Trésor, allait faire vivre aux Bleus leurs premières épopées –, je n’avais pu connaître directement ce football fantasque, ce football d’attaquants, de créatifs, où le but du jeu était de marquer davantage que son adversaire, je n’avais pu connaître ni la tragédie de Séville, ni la première coupe d’Europe arrachée aux Espagnols, ni le dénouement mexicain de cette aventure collective.

Tout était tellement romantique dans cette génération dorée : il y avait les Français, qui mouraient, leurs idéaux en bandoulière, sans jamais trahir leurs convictions, et il y avait les autres, les calculateurs, les cyniques, ceux qui manquaient d’âme.

Et à la tête de cette conspiration de pisse-froid, il y avait bien sûr les Allemands. Et Schumacher.

J’étais né trop tard pour haïr Schumacher.

 

*

 

En somme, je m’étais trouvé naître dans une période de disette et mon « existence footballistique » était plutôt creuse.

À l’âge où l’on ne cherche qu’à s’identifier à des héros, qu’à vibrer, l’indifférence avait tout emporté. Seul dans le grenier de la maison de campagne, je m’infligeais d’ennuyeuses parties que plus personne ne voulait voir avec moi. Il n’y avait plus de combat héroïque, les ennemis n’étaient plus glorieux, les rencontres manquaient de charme. L’Espagne, l’Italie, l’Argentine ou le Brésil faisaient rêver. Pas la France. Et le temps était passé où les Français étaient des losers magnifiques ; à présent, c’étaient des losers.

 

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Je ne garde aucun souvenir de la coupe du monde 90, qui s’est jouée sans la France.

 

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À l’Euro 92, les Danois éliminent les Français, et je pleure dans ma chambre en me jurant de ne plus jamais regarder de football. J’ai envie de détester les Danois, mais je n’en connais pas personnellement, ils ne m’évoquent rien (une certaine blondeur ? un échange scolaire où j’avais été à Legoland et où une fille avait poussé un cri quand je lui avais dit que j’étais amoureux d’elle ?), et puis leur histoire est romantique aussi, à sa façon – une bande de copains, pas très doués, repêchés par miracle grâce à la guerre en Yougoslavie, et qui finit par remporter la coupe d’Europe.

 

*

 

Un an plus tard, je rechute – pour mon plus grand malheur. La France va se qualifier pour la coupe du monde, c’est aux États-Unis, une partie de ma famille habite là-bas et j’y serai l’été suivant justement, c’est donc une bonne occasion de regarder à nouveau les Bleus. Il n’y a qu’un point à prendre et deux matchs à jouer, contre des équipes relativement médiocres. Le match contre Israël est balancé et tout le monde s’en fout. Après tout, il suffit de ne pas perdre contre la Bulgarie. (quand je dis que le niveau des adversaires baisse.) Et ce dernier match se déroule, crispant au possible. Et la 92e minute arrive. Et ces « Kostadinov… Kostadinov… KOSTADINOV… » qui serrent encore la poitrine de tous les amoureux du ballon rond en France. Et encore le désespoir, et encore un ennemi abstrait, inférieur, qui gagne. Comment détester les Bulgares ? J’ai treize ans et je ne sais même pas situer le pays sur une carte. Incompréhension totale. Sentiment d’injustice. C’est trop difficile : cette fois, j’arrête pour de bon.

 

*

 

Deux ans plus tard, je suis dans une chambre d’hôpital. J’affecte l’indifférence, « ah bon, il y a un tournoi ? ». Je dois subir une opération des yeux et mes parents le vivent plutôt mal. Très mal, même. Je sors d’une anesthésie générale, à grand-peine, et quelques amis me rendent visite pour qu’on regarde ensemble la demi-finale de la coupe d’Europe. J’ai la tête qui tourne. La France a cessé depuis longtemps d’être romantique. C’est désormais un monstre défensif, qui n’encaisse plus de buts – mais qui n’en marque pas non plus. Après une qualification chanceuse, aux tirs au but, contre les Pays-Bas, les Bleus sont éliminés cet après-midi-là, toujours aux tirs au but. Mes amis sont désespérés. Je vomis des litres d’un liquide verdâtre, effet secondaire de l’anesthésie. Mes parents raccompagnent deux amis et s’engueulent sur tout le trajet. Mon père finit par lâcher le volant et le laisser à ma mère. Très théâtral. Mes amis n’osent pas parler. Dans ma chambre, je me suis endormi.

Quelque temps plus tard, je rejoue au foot et tout le monde est tétanisé dès que je fais une tête parce que j’ai des points de suture dans les yeux et qu’ils ont peur que ça lâche, que mon œil tombe, que je sois aveugle pour toujours à cause du football. Grâce à cette manœuvre d’intimidation, je marque énormément de buts de la tête dans le jardin de cette maison normande où je passe des vacances avec des amis.

 

*

 

Quand arrive la coupe du monde 1998, je suis vacciné contre le football. J’affecte une indifférence adolescente, je préfère de loin écouter Metallica ou Sepultura, jouer de la guitare ou lire Marx ; aux soirées passées seul dans ma chambre ou dans un grenier pour regarder des matchs, je préfère désormais de loin fumer des cigarettes, boire des bières et bavarder avec des camarades.

Je passe le bac, je lis Charlie Hebdo, j’admire Renaud, je n’aime pas le football. Le raisonnement est imparable.

Et la coupe du monde se déroule ainsi, sans aucune incidence sur ma vie quotidienne – bien moins que Roland Garros, par exemple, qui berce toutes mes révisions et où Cédric Pioline atteint les demi-finales. (en ces quelques années de suprématie ennuyeuse des Espagnols, pions interchangeables et sans âme, où Carlos Moya bat Alex Corretja, c’était le seul espoir français, espoir très vague tout de même ; pour le tennis, oui, je détestais les Espagnols dans leur ensemble, puisque mon mépris s’étendait jusqu’aux femmes, et tout particulièrement à Arantxa Sanchez que j’avais, j’ignore pourquoi, pris en grippe).

Le 12 juillet, jour de la finale, je suis sur l’île de Puteaux avec un camarade. On fume des joints en écoutant de la musique. Le football, très peu pour nous. Il paraît que c’est le Brésil qui joue. Il paraît que l’équipe de France ressemble à nouveau à quelque chose. Son retour sur la scène internationale fait sans doute plaisir à ceux qui avaient connu sa déchéance, mais pour nous qui n’avions jamais vu qu’une bande de losers, ça n’a strictement aucun intérêt. On est vaguement au courant du déroulement du match, par les cris qui nous parviennent des deux rives, côté Neuilly et côté Puteaux, riches et moins riches unis pour un soir, beuglant devant leurs télés, bière à la main.

Des flics passent en voiture, et par réflexe on cache nos joints ; ils nous jettent un regard vitreux et continuent mollement leur route, les traits plissés, le visage penché vers le poste de radio où Eugène Saccomano commente le match. Il fait chaud. On commence à s’ennuyer. On part rejoindre des amis qui beuglent devant la télé en buvant des bières. On arrive à quelques minutes de la fin du match, espérant atténuer le calvaire, mais Emmanuel Petit marque le dernier but. Sauts de joie, cris, embrassades. « Dans le cul des Brésiliens ! ». Un peu éteint par les joints, je fais certainement preuve de moins d’enthousiasme que les autres. « Et un, et deux, et trois zéro ! ». Je contemple la scène sans trop comprendre.

Il faut sortir, il faut aller fêter ça. Direction les Champs Élysées, donc. Comme si on était les seuls à avoir eu cette idée. Le métro est noir de monde, on en laisse passer plusieurs, puis on se faufile finalement, on écrase des gens, on se fait écraser, tout le monde se marche dessus – mais tout le monde est heureux ce soir-là. On chante, on rit, on s’embrasse, on insulte les Brésiliens, c’est le bonheur. « Au Bois les travelos ».

Il nous faut environ 35 minutes pour faire trois stations de métro. À bout, morts de chaleur, on sort finalement au métro Argentine, avenue de la Grande Armée, de l’autre côté de l’Arc de Triomphe. En journée, c’est à peu près le quartier le plus calme de Paris (j’y vais parfois chez un ami, dont la fenêtre donne sur des toits en ardoise ; une enjambée et on s’y assoit, bière dans une main et joint dans l’autre, et il m’explique la poésie allemande et j’ai peur de finir six étages plus bas, ce sont des moments très étranges), mais ce soir, on peut à peine avancer. Nous sommes tous unis dans la joie, la paix, l’amour. Nous l’avons fait. « Sur le toit du monde », me hurle un voisin. On boit de la bière. On casse quelques rétroviseurs. Un jeune homme est monté sur son métro, et il est mort – la physique reste plus forte. Une dame en voiture a eu une crise de panique et a foncé dans le tas. Quelques corps sont ramassés, là encore. Je n’arrive pas à m’enthousiasmer, porté par cette foule qui ondule, joyeuse, vers… vers où au fait ? À vrai dire, j’étouffe, je n’ai plus rien à boire, les joints m’ont fatigué. Je croise le regard d’un vendeur de bières à la sauvette, un Pakistanais, mais c’est trop cher et de toute façon, poussé par des milliers de mains, de bras, de ventres, je suis déjà loin. Je salue mes amis, ceux qui restent, ceux qui n’ont pas été engloutis par cette masse humaine, je m’arrache violemment à la foule et je rentre à pied chez moi. J’ai essayé la fraternité, je n’ai pas réussi.