De l’importance des épigraphes

Ca y est, le grand jour approche. Le Point de Schelling sortira le 16 mars. Il est déjà possible de le précommander en librairie je pense, et il est annoncé sur le site de Gallimard.

 

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Les corrections sur épreuves de Balzac

Que s’est-il passé ces derniers mois ? Alors, d’abord le roman a été relu et corrigé par mon éditeur ; ensuite, il y a eu une deuxième relecture par le correcteur, avec lequel j’ai passé quatre heures à travailler sur le manuscrit, à débattre de virgules, d’accords, de registres de langage, etc. – dans un état second, puisque c’était le jour de mon déménagement et que je venais de passer la matinée dans les cartons !

J’ai ensuite relu et corrigé le texte mis en page. J’aime bien le côté « final » des épreuves : c’est le moment où on quitte son texte, on le lit sous la forme que le lecteur trouvera en librairie. Sur épreuves, il ne faut plus faire de grosses modifications (il est loin le temps des manuscrits de Proust ou de Balzac !), mais seulement apporter les dernières petites améliorations. Je me suis contenté de remplacer quelques mots et de couper encore un peu.

 

Le changement le plus notable (c’est dire), c’est que j’ai ajouté une épigraphe, que je trouve très belle et très appropriée : « … à nous autres fatigués aussi il est arrivé de tomber amoureux ».

C’est une phrase tirée du recueil d’une nouvelle intitulée « L’heure des épuisés », dans le recueil Suicides exemplaires d’Enrique Vila Matas. De lui, j’avais notamment beaucoup apprécié Paris ne finit jamais et Bartleby et compagnie.

 

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Une épigraphe, c’est la première chose qu’on lit en commençant un texte, c’est dire si c’est important ! Pour moi, elle remplit trois fonctions :

  • elle donne une couleur au roman, oriente l’interprétation que le lecteur aura ;
  • elle permet de rendre hommage à des auteurs dont on se sent proche (et permet donc au lecteur de se raccrocher à des auteurs qu’il connaît) ;
  • elle dit des choses que je ne dirais pas explicitement dans le texte, elle donne une « clé ».

 

Par exemple, dans La paresse et l’oubli, il y avait trois phrases mises en exergue :

 

« What was I holding out for in this lost battle » (Henry Miller). Jusqu’où peut on accepter de faire des concessions, à quoi faut-il se raccrocher quand tout est perdu ? L’expression de « bataille perdue » avait d’ailleurs été reprise par l’éditeur pour le bandeau.

 

J’avais aussi repris la fameuse citation de Marx sur l’histoire qui se répète toujours (en tragédie d’abord, en farce ensuite). Le roman s’ouvrait sur le destin d’un personnage, Claude Baudard de Saint-James, un petit noble de la fin du xviiie siècle. Le livre opérait un parallèle entre son destin et celui du personnage (parallèle que – dans une première version, coupée, justement, au stade du travail avec les correcteurs –, j’avais souligné un peu maladroitement puisque je recopiais à la fin le passage sur Claude Baudard qui figurait au début, comme pour montrer que l’histoire se répétait toujours, faisait des boucles. Au final, on avait surtout l’impression qu’il y avait eu une erreur d’impression !)

 

Et la dernière phrase donnait le titre au livre : « … les figures diverses de la paresse et de l’oubli », tirée d’Aden Arabie, de Paul Nizan.

 

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Et donc, jusqu’à ma relecture des épreuves, il y avait deux citations pour ouvrir Le point de Schelling :

 

La première était de Thomas Schelling et expliquait ce qu’est ce fameux point de Schelling. Je n’en parle nulle part ailleurs dans le roman, je ne parle jamais de Thomas Schelling dans le livre, et pourtant, cette idée de point de Schelling est une « clé » pour comprendre le livre. (pour en savoir plus sur le point de Schelling, voir ici)

 

La seconde était de Pessoa, que j’aime tant. « L’ennui ne meurt que dans les paysages qui n’existent pas, dans les livres que je ne lirai jamais. »

 

Enrique Vila Matas

Et donc, cette citation de Vila Matas vient compléter opportunément Schelling et Pessoa.

 

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En fait, comme lecteur, je vis avec les auteurs, j’ai mes préférés, ceux que j’aime moins, je connais leurs liens, chaque auteur, par associations, m’en évoque un autre. Cette compagnie des auteurs, c’est une des plus grandes joies de la lecture, non ? Et avec ces épigraphes, je poursuis mon petit dialogue intérieur avec ces auteurs, c’est comme si je leur demandais – humblement – de dire quelque chose au sujet de mon roman, d’éclairer dans leur langue les lecteurs de mon roman, de les éclairer mieux que je ne le ferais.

 

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Le texte est maintenant complet, terminé et imprimé. Je l’ai quitté pour de bon. Et après quelques mois de ménage à trois (je relisais Le Point de schelling et j’écrivais le nouveau livre), je peux maintenant me concentrer exclusivement sur ce nouveau texte (qui n’a pas de titre, qui n’en aura qu’à la fin). Si tout va bien, j’aurai fini une première version en juillet.