Le point de Schelling, quèsaco ?

Quand je donne le titre du roman, les gens me demandent souvent qui est ce Schelling – et sont assez étonnés d’apprendre que le roman ne parle pas du tout de Schelling, qu’il n’en est pas un personnage.

En réalité, le point de Schelling est une notion tirée de la théorie des jeux, et Thomas Schelling est l’économiste qui l’a conceptualisée. On l’appelle aussi point focal.

La page wikipedia explique simplement de quoi il s’agit : c’est un jeu de coordination pure où les participants ne peuvent pas se parler. Ils doivent tous accomplir une tâche (se retrouver dans une ville, choisir un même nombre au hasard, etc.) ensemble sans se coordonner. Si je te donne rendez-vous demain, où me retrouveras-tu ?

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Julio Cortazar

Je me souviens que Cortazar décrit un peu ce genre de situation au tout début de Marelle : Horacio Oliveira cherche la Sibylle, et jamais ils ne se donnent de rendez-vous et toujours ils se retrouvent, chacun sachant d’instinct ce que l’autre va faire. C’est une forme de coordination muette.

« Et c’était tout naturel de traverser la rue, de monter les marches du pont, d’entrer dans sa mince ceinture et de m’approcher de la Sibylle qui souriait sans surprise, persuadée comme moi qu’une rencontre fortuite était ce qu’il y avait de moins fortuit dans nos vies […]. »

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Dans le numéro 67 de La Revue littéraire, qui paraîtra en mars, j’ai le plaisir d’être longuement interviewé. Voilà ce que je dis sur le point focal et pourquoi cette notion est une clé du livre.

Thomas Schelling

« Le Schelling du titre n’apparaît jamais dans le roman, sauf en exergue, justement. Et ce Schelling que je cite n’est pas le philosophe, mais Thomas Schelling ; c’est un prix Nobel d’économie qui a travaillé sur la théorie des jeux. Et qui vient d’ailleurs de mourir. Ce « point focal », ou « point de Schelling », est une notion de théorie des jeux que je m’approprie dans un sens métaphorique. Pour mes personnages qui sont complètement perdus, désorientés, sans repères, ce point exprime une ligne de fuite, un espoir (mais pas une révélation ou une espérance trop grande). Qu’est-ce que c’est, concrètement ? Plusieurs personnes sont dans une situation d’interaction ; tout le monde manque d’informations, mais ils sont tous condamnés à faire quelque chose ensemble. Le point de Schelling, c’est la solution la plus neutre à laquelle on arrive quand on manque d’informations sur ce que vont faire les autres. L’exemple qu’il donne, c’est des gens qui se donnent rendez-vous dans une ville, mais qui oublient de définir un lieu de rendez-vous. Ils savent qu’ils doivent se retrouver, mais c’est tout. Et chacun doit donc agir en fonction de ce que l’autre va faire, et de ce que l’autre pense que lui-même fera. Dans ce contexte, le point le plus neutre, où les deux ont le plus de chance de se retrouver, c’est, par exemple, sur la place centrale de la ville, sous l’horloge. C’est là que chacun aura le plus de chance de retrouver l’autre. Finalement, c’est assez optimiste : on peut trouver un point d’entente, un minimum qui permet de vivre avec les autres, de cohabiter, une solution consensuelle qui rende le monde relativement acceptable. »

Pour le reste de l’entretien, vous n’aurez qu’à acheter la revue : on y parle de Modiano, de Pessoa, de creative writing, d’Albanie, de salons du livre et… du point du Schelling !